En décembre 1998, C. Vénerre, chercheur, revient, dans un article publié dans l’hebdomadaire Les Inrockuptibles, sur le mouvement social qui a mobilisé les enseignants de Seine-Saint-Denis au printemps de la même année, alors que Claude Allègre était ministre de l’Éducation nationale dans le gouvernement de gauche pluriel de Lionel Jospin.
L’analyse et la remise en contexte de ce mouvement effectuées par l’auteur n’est pas sans intérêt en regard des politiques de « réformes » qui se sont succédées dans les années qui ont suivi.
Les extraits ci-dessous sont issus de l’article :
VÉNERRE Claude, “Des chous pour la Cheine-Chaint-Denis”, Les Inrockuptibles n°178, 16 décembre 1998, pp. 44-46.
« Mais si la contestation du ministre Claude Allègre a été un des ressorts de la grève, elle ne suffit pas à expliquer la dynamique d’un mouvement qui a dû sans cesse inventer de nouvelles formes d’actions symboliques, tels les “choux-fleurs”, pour capter l’attention des médias. Si les grévistes du 93 ont eu un rôle subversif, c’est aussi parce qu’ils ont su inscrire leur mouvement dans la dynamique des luttes récentes. Ce mouvement présente en effet des traits particuliers : pour la première fois, une grève reconductible a été menée à l’échelle d’un département, rompant ainsi avec l’isolement des grèves locales où chaque établissement luttait dans son coin. Dans ce département, véritable bastion du parti communiste, ce ne sont pourtant pas les seuls communistes qui ont mené la lutte, même si certains ont eu un rôle moteur, à travers la Fédération des parents d’élèves ou le SNES (syndicat majoritaire dans l’enseignement secondaire, au sein duquel ils étaient “concurrencés” par les libertaires et les trotskistes de l’École émancipée).
Ce sont les enseignants eux-mêmes, des plus jeunes aux plus vieux, des moins politisés aux plus militants, qui se sont organisés, notamment grâce à une assemblée générale des Établissements en lutte, où les délégués mandatés de chaque établissement en grève venaient prendre des décisions communes. Cette “AG” n’a pas été une simple “coordination”, car elle a su obtenir un soutien intersyndical et réunir les énergies autour de revendications unitaires, tout en assurant le minimum de démocratie que bien souvent les appareils politiques ou syndicaux ne peuvent supporter dans un mouvement social : une plate-forme de revendications a même été élaborée, sur la base de l’évaluation, par les enseignants dans chaque établissement, des manques dont souffre leur département. C’est sans doute à cet aspect non corporatiste des revendications qu’ont été sensibles les parents d’élèves, sans l’appui desquels la grève n’aurait pas tenu.
Une autre caractéristique de cette grève est d’avoir étendu la revendication pour l’égalité de traitement à une lutte pour le rétablissement de la justice sociale et le maintient du service public. La notion de “droit à l’éducation” a ainsi refait surface, montrant que c’est le minimum exigible qui n’était même pas assuré… C’est donc le fonctionnement même de l’institution scolaire dans son ensemble qui est questionné par le “mouvement du 93” : il remet en cause, en même temps que d’autres soubresauts qui agitent l’école, comme le récent mouvement des lycéens, le discours hypocrite sur une “démocratisation” qui n’a pas eu les moyens de sa politique et, du même coup, l’ensemble des usages démagogiques de la sociologie dont Claude Allègre a fait l’une de ses armes favorites. »
« Que révèlent en effet ces mouvements qui agitent l’institution scolaire depuis quelques années ? Ils sont le symptôme de l’incapacité où est mise l’institution scolaire d’assumer les tâches que les politiques lui confient tout en la mettant dans l’incapacité de les accomplir. Ainsi la mission de “massification”, symbolisée par le fameux “80% d’une génération au baccalauréat”, n’est pas seulement une augmentation quantitative ; la scolarisation d’élèves d’origine défavorisée, qui dépendaient d’autant plus de l’école, ne s’est pas accompagnée d’une hausse de moyens proportionnelle. Mais à ces mauvaises conditions de scolarisation s’est ajouté un autre problème : l’objectif de “démocratisation”. L’école doit permettre non seulement l’égalité des chances mais aussi la transformation sociale ; si elle ne le fait pas, c’est qu’elle est fautive… C’est là où le discours de Claude Allègre trouve son ancrage. La sociologie, dans les années 70, avait dévoilé ce fonctionnement inégalitaire de l’institution scolaire. Le discours ministériel reprend cette critique à son compte pour renforcer les tendances à la destructuration du système : ses attaques contre les enseignants ou le “mammouth” ne sont pas innocentes, il s’agit d’imposer un mode de transformation unilatéral, d’inspiration libérale, en attaquant le statut de la fonction publique, en y introduisant de la précarité — pardon, de la flexibilité, témoin la vague d’emplois jeunes qui déferlent sur l’Éducation nationale. Et à chaque mouvement, Seine-Saint-Denis ou lycéens, Allègre en profite pour introduire en masse son lot d’emplois précaires : 5 000 par-ci en mai, 14 000 par-là en octobre ; et puisqu’il n’est pas à une rouerie près, il subordonne l’attribution de moyens supplémentaires aux établissements à la mise en place de “projets” pédagogiques qui, sous couvert d’adaptation au niveau des élèves, n’ont d’autre effet que de ratifier les différences scolaires existantes et de dissoudre l’Éducation nationale dans le local… L’arme pédagogique sert aussi bien à culpabiliser les enseignants, devenus la source de tous les maux (“changer vos pratiques”), qu’à justifier la déréglementation. »
« Alors qu’on agite l’épouvantail de la privatisation de l’école publique, c’est en réalité une autre menace qui pèse sur le système éducatif, une menace plus douce, plus sourde, plus profonde aussi : la transformation de l’école en instrument de contrôle des “nouveaux publics” issus de la massification, de ces populations que les experts en éducation qualifient pudiquement d’“hétérogènes”. L’introduction de techniques de management dans l’administration du personnel éducatif participe aussi de cette “rationalisation” du système à des fins politiques, où la sélection par l’échec devient, par le jeu des filières, le moyen de faire patienter des jeunes en mal d’emploi. C’est contre ce fonctionnement que ce sont dressés les lycéens, et c’est contre ce rôle de pacification que l’on veut leur faire aussi porter que les enseignants de Seine-Saint-Denis se sont mobilisés. Ils ont montré qu’il était possible de ne pas être dupe d’un ministre de gauche applaudi par une droite unanime, ébahie de voir se réaliser la politique qu’elle a toujours rêvé d’appliquer. »
